La presse en question


Le collectif « ça presse ! » s’est donné pour mission de réfléchir sur les pratiques du métier de journaliste en presse écrite et organise régulièrement des débats avec des intervenants de différentes publications (voir rubrique agenda). Un débat ô combien d’actualité à l’heure où la presse écrite est en pleine révolution

-  Economiquement d’abord : les propriétaires et actionnaires (Hachette, Le monde, Dassault, Roularta, Ouest France...) sont en train de reconfigurer le paysage aussi bien dans la PQR que la presse magazine et même les agences photo. La concentration met parfois en danger les règles élémentaires d’une presse démocratique.

-  De nouveaux actionnaires apparaissent (fonds de pension), exigeant une rentabilité de 12 ou 15 % et une logique de gestion qui révèlent combien l’information et les journaux deviennent des produits comme les autres.

-  La floraison et le succès des gratuits, le développement du web bouleversent aussi l’économie de la presse : non seulement en captant une part du lectorat et des revenus publicitaires, mais en proposant aux lecteurs une information prétendument gratuite.

Ces nouveautés bouleversent les rapports du public à l’information :

-  Hormis la gratuité, le public demande une actualisation toujours plus rapide et une interactivité avec les journalistes.

-  Plus globalement, le public change ses habitudes : les lecteurs, même dans les catégories très diplômées, « n’ont plus le temps de lire ». Ils demandent des articles courts, voire une présélection des infos (succès des revues de presse sur-mesure dans les grandes entreprises). Ils préfèrent s’informer ailleurs que dans la presse, l’offre médiatique se diversifiant.

Le public lit de moins en moins de quotidiens mais toujours autant de magazines, les supports très spécialisés ou « de détente » (people, mag télé) rencontrant le plus de succès.

Parce que les conditions d’exercice de notre profession évoluent...

-  La précarité est toujours grandissante dans le métier.

-  Le mouvement global de réduction des équipes et des coûts se poursuit : les rédactions continuent de se réduire comme peau de chagrin à quelques journalistes salariés qui encadrent des pigistes. On limite les collaborations régulières de ces derniers pour éviter qu’ils soient « régularisables » en CDI ; le prix de la pige stagne, voire baisse.

-  Certains groupes de presse vont plus loin et expérimentent de nouvelles formes d’organisation et de production de l’info : par exemple, des agences hyper spécialisées font travailler des « OS » de l’info : des -jeunes journalistes payés à produire de l’info au kilo, et prête à l’emploi pour des journaux, dans des salles de rédactions où les bureaux, alignés, sont surveillées par des sortes de contremaîtres. Autre exemple : certains groupes demandent aux journalistes de « rentabiliser » leurs enquêtes en publiant plusieurs papiers dans différents supports du groupe...

La récolte et le traitement de l’information eux-mêmes s’en ressentent.

-  Les rédactions sont tenues de répondre aux impératifs économiques : une presse en crise est plus vulnérable aux exigences de la publicité et des actionnaires. Les annonceurs s’immiscent de plus en plus dans le rédactionnel. Les mélanges de genres (publireportage, opérations spéciales, rubriques « attrape-pub », suppléments, produits « conso » sélectionnés en accord avec les annonceurs, articles de complaisance) ne sont pas nouveaux. Ce qui est plus grave, aujourd’hui, c’est que non seulement ces dérives semblent acceptées, mais que la volonté de répondre aux désirs et attentes des annonceurs ou des actionnaires surpasse la fonction essentielle des journaux : s’adresser à des lecteurs. A force d’offrir des cadeaux séduisants pour recruter des abonnés, certains s’étonnent que les « clients » ainsi conquis ne lisent pas leur journal...

-  Quand bien même les rédactions en chef n’ont pas oublié qu’elles fabriquent un journal pour être lu, elles le considèrent comme un produit à destination de clients. Il est alors nécessaire de ne pas trop les heurter, de faciliter leur vie quotidienne et de les rassurer en proposant foisons de recettes et de bons plans, et/ou « en faisant de la proximité ».

-  Pour « fidéliser » le lecteur, il faut faire « court » et simple, recourir à la fibre émotionnelle à travers les témoignages et des titres survendeurs. Voire au bidonnage. La mise en scène de l’info et le micro-trottoir sont devenus les ressorts les plus utilisés au détriment de l’analyse et de l’enquête.

-  La priorité absolue est de répondre aux désirs du lectorat - souvent réduit à un « lecteur type » dont on a une perception très calibrée par des enquêtes « quanti » ou « quali ». Quitte à éviter l’autre information, celle qui pose question, qui dérange, ouvre sur le monde et d’autres façons de penser. Nous avons peut-être nous-mêmes oublié combien la réalité, notre monde et notre société peuvent être surprenants, puisque, économies obligent, nous partons de moins en moins en reportage sur le terrain. Le voyage de presse est devenu pour certains journalistes le seul moyen de sortir de leur bureau. Certains soutiennent que les entreprises qui les financent n’influenceront pas le contenu de leurs articles...

Un débat, parmi tant d’autres, que nous avons envie de mener.

-  Sommes-nous toujours des médiateurs, chargés de récolter les faits, les vérifier, les analyser, les relier, les mettre en perspective, avant de les vulgariser et les retransmettre ?

-  Avons-nous encore le temps de faire ce travail, est-ce vraiment ce que l’on attend de nous ? Ne nous demande-t-on pas, aujourd’hui, de nous contenter d’apporter des réponses toutes faites, des messages calibrés, une vision biaisée de la réalité, d’être de simples courroies de transmission entre les pouvoirs (politiques, économiques, et autres) et le public ?

-  Est-il possible de résister à cela ? De rester - ou redevenir- des journalistes à part entière, qui recherchent le juste équilibre entre répondre aux attentes des lecteurs et leur ouvrir de nouveaux horizons, provoquer des questionnements et le désir de penser. D’informer, vraiment. Pouvons-nous retrouver une certaine légitimité auprès du lectorat mais aussi une autonomie et une liberté en desserrer l’étau de toutes les pressions qui s’exercent sur nous ?

Nous pensons que cela est possible.

En réfléchissant ensemble, déjà. « Où sont vos frontières ? A partir de quand voulez-vous dire non ? », demandait Hubert Beuve-Méry à François Simon (3). Nous proposons de nous poser cette question, à l’occasion de débats.

Ils pourront porter sur nos pratiques au quotidien. Par exemple,

-  Dans le cadre d’une presse qui fait la part belle aux témoignages, quelles responsabilités endosse le journaliste, vis-à-vis des personnes qui les livrent (surtout quand elles sont prises en photo) ? Ne faut-il pas s’imposer un cadre pour éviter les retombées fâcheuses à la suite d’un témoignage ? S’imposer, également, de ne pas recourir à de « bons clients », toujours les mêmes, proches de notre microcosme parisien-cadre-intellectuel ?

-  Que faire des études de lectorat que nous fournissent les directions de journaux ? Comment se méfier des caricatures de nos lecteurs qu’elles nous distillent dans notre esprit ? Et comment y réagir quand la rédaction en chef en conclut : « on ne veut pas de vieux/ d’hommes/ de noirs... », « la couv une telle n’a pas marché, on n’aborde plus le sujet...

Sur les évolutions en cours ou à venir

-  La signature des articles. Des rédactions en chef, de nouvelles organisations du travail tendent à gommer l’auteur chez le journaliste. Comment y résister ?

-  L’évolution du comportement de lecture des Français Avec un historien des médias, un intervenant de l’ex OJD...
-  La nouvelle économie de la presse écrite est-elle propice à l’enquête journalistique ?

-  Le public (ou un certain public), noyé dans le flots devenu massif d’informations, va-t-il, dans un avenir proche, avoir besoin d’une information plus distanciée et d’analyse(plutôt que des faits, rapportés de manière courte et de moins en moins sourcée) ? Et si on s’appuyait sur ce public, pour retrouver une marge de liberté par rapport aux directions de nos journaux ? Certains lecteurs manifestent leur volonté de ne plus être consommateurs, mais « consommacteurs » : les internautes mais aussi les lecteurs de la presse traditionnelle ou les auditeurs donnent de plus en plus leur avis sur les articles, le choix des sujets, demandent une info plus originale et hiérarchisée en dehors de critères émotionnels ou commerciaux...

Sur des questions plus abstraites aussi

-  Comment rappeler qu’un journal est fait en principe pour être vendu à un public et non aux annonceurs ? Qu’il fut un temps où des journaux vivaient des ventes en kiosque ou par abonnement, sans trop se soucier de la pub ?

-  Au fond, pourquoi gomme-t-on de plus en plus les frontières entre faits et mise en scène, information et émotion, information et publicité ? Quelles sont les conséquences véritables de ce mélange des genres ? Sur notre fonction de journaliste dans la société et le bon fonctionnement de la démocratie ? Sur la perception que notre société a de la vérité et du réel ? Le public est-il dupe ?

-  La généralisation de la gratuité de l’info : quel sens a-t-elle pour le public ? Comment lui expliquer les conditions de fabrication d’une information gratuite et les conséquences sur sa fiabilité ?
-  L’idée se répand que chaque individu peut s’improviser journaliste (blogs, photos avec portable...). Comment rappeler que le savoir-faire de notre profession ne consiste pas seulement à relater les faits mais à les vérifier, les sourcer et les remettre dans un contexte ? Autre opinion émergente : internet favorisant le contact direct entre lecteurs et politiques, par exemple, pourquoi ne pas se passer du « filtre » médiatique, de ces intermédiaires qui « déforment les propos » ? En serions-nous au stade où nous devons justifier notre rôle dans une démocratie digne de ce nom et remettre les pendules à l’heure sur les risques de la démocratie directe ?

Enfin, des questions autour des actions à mener

-  Faut-il créer un ordre des journalistes ou une instance de réflexion sur les médias réunissant représentants des patrons, des journalistes, des lecteurs, comme il en existe dans les pays voisins, par exemple ?

-  Faut-il créer une norme de qualité ou un système de notation des médias ?

-  Les sociétés de rédacteurs, ça peut servir à quoi ?

Le but de ces réflexions sera de déboucher sur des actions concrètes

-  En diffusant nos questionnements et nos idées.

-  En créant une association.

-  En créant un lieu de débat, une « maison des journalistes ».

Nous tenons à l’idée de décloisonner la profession : les questions de déontologie et d’avenir de notre métier concernent aussi bien les journalistes de la presse quotidienne que la presse magazine, la presse « d’élite » ou populaire, les Parisiens et les régionaux.

Au début, les journalistes de presse écrite sont invités en priorité, mais les professionnels d’autres médias seront bienvenus, notamment sur des questions transversales (concentration des médias, recours à l’émotion...). Des intervenants non journalistes (sociologue, historiens des médias) seront aussi invités quand le thème des débats s’y prêtera.

L’idée ne sera pas de critiquer les confrères ou le contenu de leurs articles (certains le font déjà) mais les pratiques.

-  Lancer un site internet (voir dans la rubrique Agenda), propice à la prolongation des débats, et à la participation des confrères de province, à l’échange d’initiatives (création de société de rédacteurs, par exemple).

-  Organiser des débats avec le public pour le sensibiliser à nos difficultés et l’armer pour refuser certaines dérives...

Rejoignez-nous en contactant capresse@free.fr